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Accompagner vers les étoiles plutôt que vers la Terre

Récit d’avortement


I. Cet enfant était déjà avec nous

Cet enfant est avec nous depuis longtemps. Lors de la naissance de Magali, même si je savais que je portais une fille, ma playlist s’appelait « Naissance Magali-Samaël ». Pendant l’accouchement, je sentais la présence d’un garçon, au point où j’en suis venue à me questionner sur le sexe du bébé qui allait naître. Puis, dans les jours qui ont suivi, je l’ai senti repartir. Mike m’a d’ailleurs rappelé que, dès le début de la grossesse de Magali, nous étions convaincus que je portais des jumeaux. Jusqu’à l’échographie.


Puis est venue cette grossesse, celle qui a suivi la naissance de Magali, au printemps 2023.


II. Pas déjà. Pas si vite. Pas maintenant.

27 mai 2023 (extrait de journal)


J’ai eu envie de sauter une page. Pour marquer la fin du chapitre de l’histoire de Magali. Le début de celle-ci.


Cette cinquième grossesse, je ne l’attendais pas. Je ne l’ai pas vue venir. Même si aujourd’hui, quand je prends un peu de hauteur, je constate qu’il y avait eu plusieurs signes :

  • la déception de voir mes règles après quelques jours de retard;

  • la jalousie de voir les ventres ronds;

  • notre moins grande prudence quant à la contraception;

  • les 20 mois de notre plus jeune.


Reste que, quand j’ai constaté que je n’avais pas de SPM et que mes règles n’apparaissaient pas, j’ai été surprise. Pas déjà. Pas si vite. Pas maintenant.


Après huit jours de retard, j’ai fait le test qui est venu officialiser ce que je savais déjà. Steph aussi le savait, m’a-t-il confirmé : ça faisait deux semaines que je rayonnais, que j’étais radieuse, lumineuse. La grossesse me va bien. Depuis toujours.


Reste qu’une grossesse non planifiée vient avec des émotions mêlées, des remises en question, un choix à faire.


J’ai envie d’utiliser l’écriture pour mettre de l’ordre dans mes réflexions, pour amener de la clarté, pour me connecter à mon intuition, pour me souvenir des moments clés.


La veille du test, je me doutais de ce que j’allais découvrir le lendemain. J’avais déjà eu l’idée d’appeler un cercle de sorcières pour pouvoir nommer tout ce que je vivais dans un espace de non-jugement. D’amour. De soutien et de bienveillance. Mais surtout de non-jugement. Parce que je les sens déjà se pointer pas très loin, les jugements. Tous les jugements. Et je devrai y faire face. Mais pas maintenant. Cette étape, j’ai envie de la vivre dans l’accueil et l’amour, et je ne m’entourerai que de ceux en qui j’ai pleinement confiance.


La veille du test, j’avais commencé à lire sur les IVG. J’avais lu de beaux rituels pour laisser partir bébé. Se choisir. J’en avais parlé à Steph. Je l’avais senti visiblement mal à l’aise sans qu’il dise quoi que ce soit.


Et hier matin, j’ai fait le fameux test. Positif, évidemment. Je m’attendais à un grand OUI. Ou à un grand NON. Rien. Sinon plus de questions.


III. Une grossesse de neuf mois, une faillite de neuf mois

Après que les enfants sont partis, Steph et moi sommes allés dans le tipi. Notre endroit sécuritaire. Silencieux. Où ça sent bon le plancher de branches de sapin. Où notre regard se perd de longues minutes dans la danse du feu, au son du bois qui crépite.


En voici les moments clés :

  • Quelle coïncidence qu’une grossesse de neuf mois se confirme le même jour où nous signons la faillite de neuf mois.

  • Steph a nommé qu’il ne voulait pas avorter, mais que nous prendrions la meilleure décision pour la famille au terme de nos discussions et de nos réflexions.

  • Je sens — et j’entends — que le choix à faire oppose la peur (de la fatigue, de l’épuisement, de la surcharge, du jugement) à l’amour. Mais je sais aussi que l’amour est toujours le meilleur choix. Même si j’ai le droit d’avoir peur. Et même de choisir la peur.

  • J’entends aussi qu’un GRAND projet nous attend et qu’il ne faudrait pas laisser la peur le freiner.


Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, je réalise que ce n’est pas un hasard si ma clairaudience s’est autant développée et si j’ai appris à me faire confiance. J’avais d’importants messages à entendre.


  • Steph a dit qu’il voulait cet enfant, mais qu’il n’avait pas envie que je sois enceinte, que j’accouche et que nous nous occupions d’un nouveau bébé.

  • Je me suis avoué qu’il y avait trop longtemps que je ne dormais plus et que je n’avais pas envie de recommencer à zéro.


La journée a continué. J’étais perdue. À 50-50 entre mes deux choix. J’avais hâte de voir mes sorcières le soir venu. Et avec raison : ça m’a fait un bien fou.


IV. Les deux choix pouvaient être de bons choix

Émilie et Marie-Michèle sont venues dans le tipi ce soir-là. Je suis ressortie de cette soirée soutenue et reconnaissante de la présence de ces femmes extraordinaires dans ma vie.


Elles sont rares, les amitiés — surtout entre filles, j’ai envie de dire — où l’on peut être pleinement soi-même. Vraie. Honnête. Et, en plus, être accueillie le cœur et les bras ouverts.


Dès que le feu a été allumé et la sauge brûlée, je leur ai tout de suite parlé de la grossesse. En pleine confiance. Je savais qu’elles écouteraient. Un long silence a suivi. Elles m’ont laissée être. Être avec moi-même, avec mes émotions.


Puis j’ai parlé des derniers jours, de mes pensées, de mes émotions, de nos discussions avec Steph. Et seulement après, je leur ai demandé leur avis, leurs partages, leurs expériences. Je savais qu’elles ne me projetteraient pas leurs propres peurs et inquiétudes au visage, qu’elles ne me diraient pas ce qu’elles feraient à ma place, parce qu’elles savaient très bien qu’elles n’étaient pas à ma place. Elles parleraient avec leur cœur. Et j’avais envie de les entendre.


J’ai retenu de nos échanges :

  • que ma passion pour les accouchements et le fait de ne pas avoir envie d’accoucher pouvaient coexister sans incohérence;

  • que les deux choix étaient de bons choix;

  • que choisir, c’est renoncer et que, peu importe le choix, il y aurait un revers de médaille;

  • que le choix se prendrait peut-être quand la balance pencherait d’un côté à 60-40, et que je ne serais peut-être jamais sûre à 100 %;

  • qu’ayant déjà des enfants, mon choix serait plus conscient et éclairé : je connaissais la charge parentale et je connaissais l’amour inconditionnel.


Et dans tous les cas, nous ferions un rituel pour donner du sens à cette étape de mon chemin et honorer mon choix.


V. Mon corps faisait doucement de la place

Les jours suivants, j’étais plus sereine. Sentir que les deux choix étaient bons m’apaisait, sans me donner la réponse.


En faisant le ménage du linge, j’ai gardé mes vêtements de maternité. Et les vêtements de bébé. Ça m’a fait sourire. Je voyais doucement se dessiner un projet à l’horizon, tout en me laissant du temps et de l’espace de réflexion.


VI. Quand tout semblait impossible

Puis, nous avons vécu une fin de semaine de pleine lune épouvantable. Tellement intense et difficile avec les enfants. Complètement désorganisés du début à la fin.


Les symptômes de grossesse sont apparus. J’ai vomi. Je dormais. Impossible d’ajouter un nouveau-né dans ce décor!


Mais on ne prend pas de décision en pleine lune, me disais-je.


Le lundi, j’avais mal au cœur en partant travailler. Steph m’a dit : « On ne te laissera pas avoir mal au cœur neuf mois. On va prendre la bonne décision. » À ce moment-là, nous étions sur la même longueur d’onde, une fois de plus.


J’ai pris rendez-vous au planning familial pour aller chercher de l’information médicale sur l’IVG et voir ce que cela ferait remonter en moi. J’ai appelé mon amie Caro : j’avais envie qu’elle m’accompagne à ce rendez-vous, prévu le mercredi.


VII. Je venais chercher de l’information

Je me suis présentée au rendez-vous en présence et en conscience. Avec Caro, nous avions convenu que j'allais observer comment je me sentais en écoutant leurs explications. Est-ce que ça me soulageait? Est-ce que ça me faisait peur? Qu’est-ce que ça mettait en lumière?


J’étais contente d’avoir Caro avec moi pour retenir ce que j’oublierais. Je lui avais aussi donné la permission de poser des questions si elle en avait.


Ce fut un rendez-vous épouvantable avec l’infirmière du planning, exclusivement centré sur la procédure. Aucune considération pour l’humaine devant elle. Elle était incapable de répondre à mes questions sur les alternatives et les possibilités qui m’auraient permis de faire un choix éclairé.


Elle connaissait sa procédure, son protocole, et me le répétait comme un robot, sans s’ajuster à la personne devant elle. Un maudit système patriarcal de marde. Je suis sortie de là sous le choc.


VIII. Caro m’a permis de m’entendre

Heureusement, j’avais prévu d’aller prendre un café avec Caro ensuite. Comme toujours, notre déjeuner s’est étiré jusqu’en fin d’après-midi.


Caro m’a accompagnée, m’a préparée, m’a parlé de mes options et m’a fait de beaux reflets.


Grâce à elle, j’ai réalisé :

  • qu’il ne fallait pas que je prenne une décision tout de suite; la décision viendrait en son temps, sans pression ni urgence;

  • que ma façon de gérer la situation ne me ressemblait pas;

  • que je me racontais plusieurs discours internalisés. « De quelles versions de toi provient chacun d’eux? » m’a-t-elle demandé;

  • que je devais parler à ma mère;

  • que j’étais pro-choix, mais que je ne me croyais pas capable d’avorter;

  • que je voulais cet enfant et que j’étais à la recherche d’un argument rationnel qui me convaincrait de ne pas le garder.


IX. Nous avons choisi cette grossesse

Dans les jours qui ont suivi, nous avons décidé de garder l’enfant. Je savais, au fond de moi, que c’était ce que je voulais. Le défi, c’était de me l’avouer. D’être honnête avec moi-même.


Je crois que je le savais depuis le début. Mais les peurs étaient grandes. Et fondées. Pourtant, une naissance, un enfant, c’est plus beau que tous les défis.


Je me rappelais aussi la foi que j’avais tant travaillée pour la naissance de Magali, celle qui me poussait à croire que tout est parfait, que tout se déroule comme il se doit. Mes mantras. Et qui savait où nous en serions dans neuf mois? C’était faux de penser que la situation serait identique, avec un nouveau-né en plus. Puisque tout passe.


Lors de notre réunion de sorcières du solstice d’été, le 21 juin, je leur ai annoncé que je poursuivrais la grossesse et que j’aurais un cinquième enfant. Elles m’ont accueillie avec beaucoup d’amour et de soutien.


Ce soir-là, nous avons dansé sous les étoiles. On a toujours une pensée pour les voisins dans ce temps-là, qui doivent se demander si on fait de la sorcellerie.


Ce soir-là, j’ai parlé à mon fils dans mon ventre en riant. Je lui ai dit : « Désolée, mon homme, c’est ça la mère que tu as choisie. » Je me souviens de l’avoir entendu me répondre : « Je sais très bien quelle mère j’ai choisie. »




X. J’avais dit oui, mais je continuais à me présenter comme ambivalente

Quelques jours plus tard, je suis allée voir ma mère. C’est l’une des rares fois où j’étais seule avec elle. Normalement, il y avait toujours des enfants avec moi lorsque j’allais rendre visite à grand-maman.


Je lui ai annoncé ma grossesse en lui disant que j’étais ambivalente. Je savais pertinemment que je n’étais pas entièrement honnête. Nous avions été ambivalents; nous ne l’étions plus. Mais je ne me sentais pas prête à accueillir sa réaction à l’annonce d’un cinquième bébé.


J’aurais peut-être dû. Ça aurait peut-être été plus doux.


Sa première réaction a été de me demander si nous nous protégions lors de nos relations sexuelles. Elle a pleuré aussi. Plus tard dans la soirée, elle m’a dit qu’elle s’était promis que, si un jour je lui annonçais une nouvelle grossesse, elle me dirait vraiment le fond de sa pensée, mais qu’elle n’en était pas capable. Je n’ai jamais su le fond de sa pensée.


XI. Je ne me souviens pas d’avoir changé d’idée

La grossesse se poursuivait, mais la vie aussi. Nous étions en pleine faillite. Il fallait vider la maison de la ferme et nous installer dans notre nouvel appartement. J’avais accepté un emploi à la Commission scolaire crie, où je voyagerais une semaine par mois. Je devais démissionner d’un poste connu. Et il y avait les vacances avec les enfants à la maison, au milieu de tout ça.


Je ne sais pas exactement ce qui a changé. Je ne m’en souviens pas. Je ne crois pas qu’il y ait eu de moment clé ou significatif. Sûrement seulement le quotidien, qui était si brutal à l’époque.


Quitter la ferme, ça impliquait de choisir ce qu’on emportait et de constater l’état dans lequel nous laissions la maison, qui criait le mal-être et la détresse dans lesquels nous étions. C’était aussi laisser derrière nous tous les rêves et les projets que nous y avions imaginés.


Le 1er juillet, nous avons récupéré les clés de notre nouvel appartement. Il y avait le choc entre la belle et grande maison de campagne au bord du fleuve — que nous avions laissée dépérir dans notre état — et le petit appartement du centre-ville, sur le Plateau, à Baie-Comeau.


Malgré tout, nous avons essayé d’en faire un endroit invitant, en peignant les chambres des enfants dans les couleurs qu’ils avaient choisies.


Nous faisions tout ça seuls, entre les allers-retours à la garderie de Ragueneau, à trente minutes de route, et l’intégration de nos enfants au camp de jour. Charlotte était anxieuse et pleurait. Et, comme toujours, il y avait les crises, les comportements, les nuits sans sommeil.


Juste le chaos de ma vie.


XII. Le 10 juillet, j’ai rappelé

Le 10 juillet, j’ai rappelé le planning familial pour prendre rendez-vous pour un avortement. Je n’en ai parlé à personne, sauf à mon chum, bien sûr.


J’étais à deux jours de la limite d’avancement de grossesse jusqu’à laquelle on pouvait avorter à Baie-Comeau. On m’a donné un rendez-vous le jour même pour les explications et le lendemain pour l'avortement.


Ce soir-là, je soupais avec mes amies sorcières. Je leur ai annoncé que j’avais choisi d’avorter et que mon rendez-vous était le lendemain. Elles m’ont accueillie avec autant de respect que la première fois.


Caro m’a offert de m’accompagner. J’ai refusé. Je voulais être seule.


J’avais l’impression d’avoir d’abord accepté cette grossesse pour avoir la certitude que la décision d’avorter venait pleinement de moi, et non de la pression extérieure. Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûre.


XIII. Trente minutes avant, j’ai appelé ma mère

Le matin de l’avortement, après la garderie, la route vers Baie-Comeau et le camp de jour, il me restait trente minutes avant mon rendez-vous.


Je me suis coulé un bain et j’ai appelé ma mère pour lui annoncer que je m'en allais me faire avorter. Je ne lui ai pas parlé longtemps. Je voulais seulement me sentir entourée des femmes importantes de ma vie.


Sa réaction a été beaucoup plus douce, plus accueillante. Elle s’est assurée que quelqu’un viendrait me chercher à l’hôpital.


XIV. Je partais reconduire une petite âme

(Textos envoyés à mes sorcières le 11 juillet, jour de l’intervention)


10 h 17


Bon matin, mes belles amies!

Je prends le temps de vous écrire avant de plonger. Je viens d’arriver à l’hôpital. Je me sens bien, calme, sereine. Je reconnecte à une sagesse que je sais en moi, mais que je n’avais pas laissée prendre toute la place depuis un moment.


Je me sens partir en voyage. Je respire. Je me connecte à mon corps. Et je reviens à tout ce savoir, à cette force, à cette puissance de femme en moi. Je m’entends souffler doucement la crampe qui s’installe. Remercier mon corps de s’abandonner à ce que je lui propose.


Je ne m’attends pas à partir aussi loin que lors d’un accouchement, et le processus est forcément différent, mais ce matin, je sais que je pars dans un ailleurs, reconduire dans les étoiles cette petite âme qui nous avait choisis pour être ses parents.


Je ne pars pas seule; je vous sais avec moi. Et ce matin, j’ai eu une vision où j’étais entourée de différentes versions de moi, toutes me soutenant et m’accompagnant : la mère, la petite fille, la vieille moi, la femme de carrière, l’amoureuse, la doula. Toutes autour de moi, juste moi, ici et maintenant.


C’était puissant.


XV. On m’a soignée comme si je n’étais qu’un corps

On m’avait installée dans une toute petite chambre sans fenêtre, un peu sombre. On m’avait fait enfiler une jaquette et donné deux médicaments : un pour avorter, l’autre pour me « calmer les nerfs », m’avait-on dit.


Personne ne m’a demandé comment j’allais ce matin-là. Je suis restée seule et en silence pendant de longues minutes. Je ne sais pas combien de temps. Personne n’est revenu vérifier comment ça se passait pour moi.


On me traitait comme pour une jambe cassée, comme si c’était banal, sans se préoccuper de savoir si je vivais des émotions.


Et en écrivant « jambe cassée », je repense à cet adolescent que je connais, grand sportif, pour qui une fracture à la jambe avait représenté un deuil immense.


La médecine doit reconnaître qu’elle ne soigne pas que des corps. Nous sommes des humains et nous vivons des émotions.


XVI. Le stérilet auquel j’avais déjà dit non

Puis, on est venu me chercher pour le curetage.


Pendant qu’on pressait fermement sur mon ventre, que les larmes coulaient silencieusement sur mes joues et que j’étais sous Ativan, on m’a proposé de m’installer un stérilet, alors que j’avais clairement refusé cette option lors du rendez-vous préparatoire la veille.


La gynécologue m’a expliqué que le moment était bon parce que mon col était déjà ouvert. Et c’était commode : elle avait les démonstrateurs sur son bureau, prêts à être installés. Même pas besoin d’aller en acheter un à la pharmacie et de revenir le faire poser.


C’est ainsi que j’ai donné mon consentement à une contraception que j’avais refusée la veille, alors que j’étais envahie par la douleur physique et émotionnelle et sous Ativan, je le répète.


J’ai accepté. Trente secondes plus tard, le stérilet était installé.


Mais de retour chez moi, je n’en voulais pas. Ma décision était la même que lors du rendez-vous préparatoire, la veille.


J’étais gênée de dire à Steph que j’avais ça dans le corps. Il m’a fallu plusieurs jours avant d’être capable de lui en parler.


XVII. Voilà. C’est fait.

(Autre texto envoyé aux sorcières)


13 h 54


Voilà. C’est fait. Je me sens vide. J’ai beaucoup de peine. J’essaie de me permettre des larmes, mais je ne me sens pas dans un lieu sécuritaire pour vivre mon émotion.


J’essaie de chanter Ho’oponopono, mais pour l’instant, il n’y a rien qui sort.


J’ai regretté dès qu’il est parti. Mais il était trop tard.


Je suis rentrée de l’hôpital, seule, à pied, sous la pluie. La recommandation était de ne pas conduire à cause du calmant. Mais être seule avec ses larmes, il n’y avait pas de contre-indication à ça.


Aujourd’hui, quand j’en ai reparlé à mon chum, il dit qu’il aurait dû venir me chercher, mais il avait mal mesuré tout ce que ça impliquait, ce que j’allais vivre. 


Nous l’avons annoncé aux enfants, sans trop de détails. Nous leur avons dit que le bébé était reparti vers les étoiles.


XVIII. Les mois où je n’arrivais plus à chanter

Les mois qui ont suivi ont été très mouvementés. J’ai commencé à voyager dans le Nord, à partir loin de ma famille pendant de longues semaines, où je me retrouvais seule dans le silence des chambres d’hôtel.


Le contraste avec le bruit de ma famille était aussi troublant dans le silence qu’à mon retour. Ces pauses, loin de me faire du bien, exacerbaient les difficultés familiales que nous vivions lorsque je revenais à la maison.


D’autant plus que j’y retrouvais un conjoint épuisé d’avoir porté seul, toute la semaine, la charge parentale de nos quatre enfants, jeunes et neurospéciaux. Lui-même était à peine remis du deuil du rêve de sa ferme.


Dans ces moments de solitude, je ne repensais pas à l’avortement. Mais je repensais à mon bébé. Mon fils. Celui dont j’avais senti la présence dès qu’il s’était installé dans mon ventre. Celui à qui j’avais parlé au solstice d’été.


Je savais que je voulais faire un rituel pour honorer ce passage. Plus Samhain approchait, plus je savais que ce serait le bon moment. L’Halloween, la fête des morts : le moment idéal pour honorer ceux qui étaient repartis. Le voile à son plus mince.


Mais c’était très émotif. Et il y avait la vie, la routine, le chaos, qui prenaient toujours énormément de place.


Puis, le 1er novembre, en revenant de la garderie où j’avais déposé Magali, toute l’information est arrivée d’un coup. Je savais ce que j’avais à faire.


XIX. Le rituel

Le 4 novembre, nous avons demandé à ma belle-mère de garder les enfants, en guise de cadeau de fête offert à Steph. Nous avons profité du silence, si rare dans nos vies de parents, pour faire le rituel.


Il pleuvait. Nous avons fait un feu dans un chaudron de fonte, dans le salon. C’est bien nous, ça.


Nous avons saugé et ouvert l’espace.


Nous avons installé les offrandes et des bougies aux quatre directions.


Au centre, deux grandes bougies rouges nous représentaient, et une plus petite, blanche, le représentait.


Nous avons ensuite fait le tour des quatre directions. Pour chacune d’elles, nous avons offert au feu l’une des quatre plantes sacrées : le tabac, la sauge, le cèdre et le foin d’odeur.


Nous avons visité chacun des mantras d’Ho’oponopono : je t’aime, je suis désolée, je me pardonne, merci. Et nous avons déposé par écrit ce qui montait en nous pour chacun d’eux.


Ce fut un moment magique, simple, mais puissant. Assis au sol, ensemble. À vivre les émotions. Sans trop parler.


XX. Je t’aime

Je m’aime, Marie-Pier.

Je t’aime, Stephen.

Je nous aime, notre couple, notre famille.

Je les aime, mes enfants ici.

Je t’aime, mon bébé dans les étoiles.

Je vous aime, mes enfants tous!


Je m’aime.

J’aime ma blonde.

J’aime mes enfants.

J’aime ma famille.

J’aime ma vie.

J’aime notre spiritualité.

J’aime nos valeurs.


XXI. Je suis désolée

Je suis désolée d’avoir choisi d’avorter.

Je suis désolée de ne pas avoir cru en nous.

Je suis désolée d’avoir privé les enfants de leur petit frère.

Je suis désolée de ne pas avoir eu la force.

Je suis désolée d’avoir eu peur.


XXII. Je me pardonne

J’accepte d’avoir laissé ma peur et mon mental décider.

J’accepte de ne pas avoir écouté mon cœur, mon intuition et mes convictions.

Je me pardonne d’avoir écouté mes peurs.

Je me pardonne d’avoir écouté ceux dont les convictions et les valeurs n’étaient pas les miennes.


XXIII. Merci

Merci de m’apprendre à être moi-même et à suivre mon cœur.

Merci de me permettre d’apprendre et d’avancer malgré les épreuves.

Merci de nous avoir choisis pour être tes parents.

Merci de solidifier mes valeurs.

Merci pour la foi.

Merci pour l’amour.

Merci pour l’amour.

Merci pour notre famille.


XXIV. Jusqu’à pouvoir chanter

Ensuite, nous sommes restés en silence, à ressentir, à intégrer, jusqu’à ce que je sois capable de rechanter la chanson que je n’avais toujours pas réussi à chanter depuis l’avortement.


Ho’oponopono, je t’aime. Je suis désolée. Pardon. Pardon. Merci, merci. Je t’aime!


C’est une fois de plus dans le silence que nous avons ramassé chaque objet, avec présence et conscience. Nous avons rendu les cendres du chaudron à la terre et installé les trois bougies ensemble, sur notre table de salon.


Puis, j’ai fait couler mon bain.


XXV. Dans le bain, j’ai retiré le stérilet

J’avais prévu de prendre un bain avec du sel. J’utilise souvent cette pratique pour permettre au pouvoir de l’eau de me nettoyer, de laisser aller ce qui ne sert plus. Ici : la peine, les regrets.


Je n’oublierais pas ce bébé. Mais il ne m’était pas utile de nourrir la culpabilité et les regrets. Cette histoire existait. Elle faisait partie de moi. Elle avait son contexte et son utilité.


Je garde ce qui est utile et je me nettoie de ce qui est prêt à être libéré.


Ce que je n’avais pas prévu, c’était de retirer mon stérilet. Mais, dans cette visualisation où je laissais partir ce que je ne souhaitais plus porter, ça s’est fait tout seul.


J’ai inséré deux doigts dans mon vagin, j’ai pris le fil et j’ai tiré. J’ai déposé le stérilet sur le bord du bain. Puis, j’ai continué à m’y détendre.


J’avais l’intention de me couper les cheveux. En sortant du bain, c’est ce que j’ai fait. Un peu plus haut que les épaules.


Pour moi, ce serait un repère qui servirait à marquer le temps, à mesure qu’ils repousseraient. Pour ne plus oublier cette fois où j’avais laissé la peur gagner sur l’amour et la foi. Cette fois où je n’avais pas pu faire fi de l’opinion extérieure. Cette fois où je n’avais pas écouté mon cœur, mon cœur qui savait.


Aujourd’hui, je porte les cheveux longs, très longs. Et je suis fière qu’ils me rappellent que, depuis, je suis ma voie.


XXVI. Son retour

Au mois de février suivant, je suis tombée de nouveau enceinte. Je l’ai appris à l’urgence, dans les prises de sang qu’on m’a faites lorsque je suis allée consulter pour demander un arrêt de travail pour épuisement, encore une fois.


Ma fête est en février. Lorsque je me suis fait avorter, j’avais eu de la peine en constatant que cet enfant serait probablement né autour de mon anniversaire. Il était attendu pour février. Cette date serait difficile à oublier, marquée dans le temps par ma propre fête.


Ce n’est pas une naissance que nous avons vécue ce février-là, mais l’annonce d’une nouvelle grossesse.


Nous n’avons pas hésité une seule seconde à le garder cette fois, malgré la surprise, puisque nous étions très rigoureux avec la contraception.


À l’échographie qui a confirmé la grossesse, la gynécologue a estimé la date de conception, puisque je ne comprenais pas comment je pouvais être enceinte.


Depuis mes menstruations, j’avais voyagé une semaine à Montréal. J’étais revenue une semaine à la maison, durant laquelle nous n’avions pas fait l’amour, puis j’étais repartie une semaine à Mistissini. Et là, j’apprenais que j’étais enceinte.


La datation par échographie a confirmé que j’avais ovulé au troisième jour de mon cycle et que c’était à ce moment que ce bébé avait été conçu. C’était inattendu, moi qui avais un cycle très régulier. Je ne pouvais pas le voir autrement que comme ce bébé qui choisissait de revenir.


Au mois de juin suivant, lors de notre soirée du solstice d’été, mon ventre était déjà bien rond. J’allais accoucher en septembre.


Au moment où nous avons dansé sous les étoiles — on fait toujours ça! —, j’ai reconnecté au souvenir d’avoir été enceinte l’année précédente. J’ai eu l’impression de porter cet enfant depuis un an.


Je sais que c’est impossible physiquement. Mon corps a expulsé son corps lors de l’avortement. Mais c’est comme s’il était toujours resté un peu avec moi.


Quand j’en ai parlé avec mon chum, il a mentionné à quel point Samaël était grand et développé. Les gens pensent souvent qu’il a deux ans, à voir comment il court, bouge et parle.


Une partie de moi continue de croire que je l’ai porté un an et demi avant de le mettre au monde.


Samaël n’a que 21 mois.

Mais je crois qu’il est avec nous depuis beaucoup plus longtemps.

Et bientôt, je vous raconterai comment je l'ai accompagné, vers la Terre cette fois.







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