Naître libre
- MariePier BT
- 21 juil.
- 18 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 juil.
Recit d'enfantement entre les mondes
La grossesse
Pendant mon suivi avec la Dre B., je me suis sentie respectée, parfois comprise, mais pas complètement honnête puisque je ne lui ai jamais parlé de mon projet de naissance à la maison.
Elle me l’a reproché à la toute fin. Selon elle, elle aurait pu m’accompagner dans la compréhension des risques et dans la préparation de mon projet. J’en doute encore.
J’ai quand même eu le suivi que je voulais, celui qui faisait du sens pour moi. Je pouvais mesurer la normalité de ma grossesse en vue de mon projet d’accouchement, sans jamais me sentir forcée de quoi que ce soit.
La plus grande préparation à cette quatrième naissance a été celle de la foi en la vie et de l’acceptation du risque de la mort.
Pas du risque lié à l’accouchement.
Du risque d’être en vie.
Par le simple fait d’être en vie, je risque de mourir.
Par le simple fait d’avoir des enfants vivants, je risque de vivre un jour le deuil d’un enfant. Bien sûr, je ne peux pas imaginer cette douleur. Bien sûr, je remercie la vie que ce ne soit pas mon chemin aujourd’hui.
Mais je prends un moment pour m’imprégner de la gratitude d’être en vie et d’avoir des enfants en vie.
Et je renouvelle ma foi.
Embarcation
Je me suis sentie connectée à mon bébé tout au long de ma grossesse.
On s’était choisies.
On s’était parlé.
Plus le terme approchait, plus je réaffirmais ma conviction que tout était parfait.
J’avais préparé mon nid d’accouchement, fait mes dessins de visualisation, acheté le matériel que je voulais, préparé mes accompagnateurs et les enfants, dessiné mon vortex.
J’avais lu les études, les informations et les actions à poser au besoin.
J’étais prête.
J’avais fait mes choix en conscience, et surtout en confiance.
Pour la première fois, je n’étais pas pressée d’accoucher. Je savais que tout se passerait au moment parfait.
Je me reposais dès que je le pouvais. Je me remplissais d’ocytocine en collant mes enfants, en profitant du soleil, en me masturbant. J’appréciais les épisodes de contractions en souriant.
Je me souviens avoir eu un choc, un jour, en me rappelant la douleur de mes accouchements précédents et en réalisant qu’inévitablement, j’allais devoir repasser par là.
J’ai mis quelques jours à digérer la nouvelle.
À l’approche du terme, je sentais mon corps se préparer. Autour de quarante semaines, dans la douche, j’ai vérifié mon col. Il était mou, effacé. Je pouvais y entrer deux doigts et toucher la poche des eaux. J’ai partagé cette information avec mon médecin lors de mon dernier rendez-vous, alors que je déclinais son examen vaginal. Elle m’a crue.
Je reprenais de plus en plus de pouvoir sur mon corps.
À quarante et une semaines, on m’a catégorisée « à risque ». On voulait que j’aille faire un monitoring à l’hôpital le samedi.
J’ai refusé.
J’ai proposé le lundi, sous prétexte de vouloir passer la fin de semaine avec mes enfants et de pouvoir être accompagnée de mon conjoint.
Aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas aussi simplement pour avoir le dernier mot.
Le lundi matin venu, je ne ressentais pas le besoin d’aller faire évaluer mon bébé. Je savais, au plus profond de moi, qu’il allait bien.
Mais je sentais que ma mère voulait que j’y aille. Elle disait que c'était pour rassurer l'équipe médicale. J’ai longuement hésité.
J’avais peur d’entrer et qu’on ne me laisse pas en sortir. Qu’on m’envahisse de leurs peurs et de leurs protocoles.
Puis j’ai décidé d’y aller.
Pour confirmer ce que je savais et valider mon intuition.
Pour renforcer ma confiance pour la suite.
Bébé allait bien.
L’approche à l’hôpital n’a pas été désagréable. Je n’ai pas senti l’équipe stressée par mon dépassement de terme. On m’a demandé combien de temps je pensais attendre.
J’ai répondu :
— Quarante-deux semaines au moins.
On m’a proposé un autre tracé quelques jours plus tard, si je n’avais pas accouché.
On s’est entendus sur le jeudi, ou avant si je devenais inquiète.
L’hôpital ne m’attendrait pas avant jeudi.
Je venais d’offrir du temps supplémentaire à mon bébé.
Ce soir-là, on s’est couchés tôt.
Steph devait se lever à quatre heures pour récolter l’ail avant le lever du soleil.
J’ai su plus tard que ma mère s’était relevée ce soir-là pour relire le vortex affiché sur le mur.
La veille
Dans la journée, j’étais allée seule au fleuve.
La marche m’avait paru longue. Je m’étais même demandé si j’arriverais à remonter et à revenir.
Depuis la fin de ma grossesse, je disais souvent à Steph que j’avais besoin d’aller me ressourcer à la rivière aux Rosiers. Je pensais même que je n’accoucherais pas avant d’y être allée.
Il trouvait la marche trop longue et craignait qu’on soit trop loin s’il arrivait quelque chose. Quand je repense à l’effort que ça m’a demandé ce jour-là, je réalise qu’il avait probablement raison.
Mais je suis quand même allée à l’eau.
Je me suis connectée aux éléments, à la Terre, à toute la sagesse de Pacha Mama.
Soudain, j’ai eu envie de faire caca.
J’ai décidé de m’accroupir, pour connecter à la femme sauvage en moi.
Le reste de la journée, j’ai eu mal aux hémorroïdes.
Ce fameux mal dont je portais encore la honte après trois accouchements et dont je n’avais jamais réussi à parler avec aucun professionnel de la santé.
Aujourd’hui encore, je me demande pourquoi personne ne m’en avait parlé. Comme si j’étais la seule. Comme si ce silence ne faisait qu’entretenir le tabou.
Depuis, j’ose en parler : des miennes et de celles des autres femmes.
Après les cacas dans les salles d’accouchement, normalisons aussi les hémorroïdes douloureuses.
Ce soir-là, je me suis couchée souffrante et, pour la première fois, un peu inquiète de la douleur à venir.

Le voile
Un peu avant que Steph se lève, vers trois heures trente, Victor est venu nous rejoindre dans le lit. C’est collée contre lui que j’ai eu une première contraction.
Puis une autre.
Puis une suivante.
Je visualisais ma bulle, mon accouchement. Je collais mon fils.
Je ne sais pas si nous avons redormi, lui ou moi. Nous étions bien, couchés ensemble.
Après quelques contractions qui me semblaient plus longues et plus régulières que celles des jours précédents, j’ai utilisé une application pour les mesurer. Elles revenaient toutes les dix à douze minutes et duraient entre soixante et quatre-vingt-dix secondes.
Au bout d’un moment, l’application m’a conseillé d’aller à l’hôpital si j’habitais loin ou si ce n’était pas mon premier bébé.
J’ai souri.
J’habitais à trente minutes et c’était mon quatrième.
Mais personne n’irait à l’hôpital aujourd’hui.
Vers six heures trente, j’ai envoyé Victor réveiller ma mère.
Je lui ai annoncé qu’elle s’occuperait seule des enfants cette journée-là.
Steph et moi allions mettre au monde notre quatrième bébé.
Steph est rentré pendant que j’installais mon espace : mes bougies, mon autel, mon écharpe, la musique que j’avais tant écoutée pendant la grossesse.
Vers neuf heures, nous nous sommes couchés dans le lit de la chambre de naissance.
Nous avons dormi entre les contractions.
C’est l’un de mes moments préférés de mon accouchement.
J’allais bientôt traverser entre les mondes, dans ma bulle d’amour et de sécurité, collée contre mon amoureux, pendant que les enfants commençaient doucement leur journée au rez-de-chaussée.
Entre les mondes
Après la sieste, je suis allée dans le bain.
Steph était assis juste à côté.
Comme c’était un petit bain peu profond, je me tournais d’un quart de tour entre chaque contraction pour rester au chaud.
Je me sentais bien.
Détendue.
Les contractions fortes me confirmaient que le travail était vraiment commencé, et ça me remplissait de joie.
Mon amoureux était silencieux, mais pleinement présent. Il protégeait mon espace sacré avec respect, fierté et confiance.
À un moment, il m’a dit :
— Je te promets que si tu as un autre accouchement, je vais t’installer un bain qui a de l’allure.
Nous avons ri.
C’est le dernier souvenir clair que j’ai de lui jusqu’à la poussée.
Parce qu’après le bain, je suis partie loin, entre les mondes.
Pendant ce voyage à la rencontre de ma fille,
J’ai dansé.
J'ai chanté.
J'ai grogné.
J'ai soufflé.
Je me suis balancée.
J’ai rebondi sur mon ballon.
J’ai shaké mes fesses, assise puis à quatre pattes. Steph m’a trouvée mignonne.
J’ai fait des suspensions autonomes.
J’ai mangé et bu.
Je me suis appuyée au mur.
Je suis allée faire pipi souvent.
Très souvent.
Chaque fois que la chanson Resilient jouait, je m’enracinais.
Je détendais mes épaules.
Je profitais des pauses.
J’ai même eu des visions encore floues que je ne m’explique pas.
À un moment, j’ai trouvé ça long.
J’ai vérifié mon col. Il était bien ouvert, sûrement à six ou sept centimètres. Que sais-je?
Mais ça m’a confirmé que le travail progressait.
Un peu plus tard, je me suis dit que ça faisait trop mal et que je voulais aller à l’hôpital.
Puis j’ai souri.
Mon plan de naissance pour l’hôpital refusait toute intervention non nécessaire. La douleur serait la même là-bas qu’ici. Et l’hôpital était beaucoup trop loin pour que j’aie envie de subir trente minutes d’ambulance. C’était trop tard pour partir.
Et si je perdais confiance, c’était sûrement que la naissance approchait.
Un peu plus tard encore, je me suis même dit que, s’il y avait une prochaine fois, je choisirais une césarienne planifiée pour m’éviter toute cette douleur.
Je me suis bien fait rire.
Mais les contractions étaient très fortes et très longues. Cela durait depuis longtemps.
Même si mon col dilatait, je n’avais aucun instrument pour vérifier que mon bébé allait bien.
J’avais pensé acheter un doppler pour l’accouchement. Puis j’avais conclu que je n’avais pas les compétences pour interpréter un cœur fœtal en plein travail, et que cette information risquait surtout de brouiller mon intuition.
J’ai donc utilisé le seul moyen que j’avais.
Je me suis connectée à mon bébé, comme je l’avais fait tant de fois pendant la grossesse.
Je lui ai demandé si ça allait.
Elle était en pleine forme.
Contente de naître libre.
Nous allions rester encore un peu à la maison.
J’étais loin entre les mondes. Je profitais de chaque pause.
Mais je gardais toujours cette vigilance.
Je m’assurais que j’allais bien, que mon bébé allait bien, qu’aucun signe ne nous indiquait d’aller chercher de l’aide médicale.
Ces moments de doute, ce sentiment que je n’y arriverais pas, annonçaient le sommet.
Je le savais trop bien.
Le sommet
Je crois que le changement d’intensité a commencé après que j’ai demandé à Steph qu’on fasse la manœuvre de side-lying, « la jambe dans le vide », comme on l’appelait.
Je l’avais apprise dans une préparation virtuelle à la naissance.
Je trouvais l’accouchement plus long que les précédents et je commençais à trouver ça intense pour mon bébé. J’ai eu l’intuition d’essayer ça.
Je ne sais pas exactement ce que ça a fait.
Mais rapidement après, les contractions sont devenues longues.
Interminables.
Douloureuses.
Les pauses étaient presque inexistantes.
Je savais que la fin approchait.
J’ai enlevé mes pantalons.
Je me suis abandonnée.
J’ai squatté pour que la gravité abrège mes douleurs.
J’ai soufflé bruyamment mon col, en l’implorant de se laisser ouvrir.
Et je me répétais en boucle :
"C’est le dernier centimètre. Mon bébé arrive."
La quiétude
Je sais aujourd’hui que ce qui a suivi était ma quiétude.
Les contractions si intenses que je viens de décrire n’étaient plus là. Mais sur le coup, je n’ai pas vécu ce moment comme la pause bien méritée de la guerrière qui venait de se laisser ouvrir de dix centimètres.
Je suis revenue en état d’alerte.
De retour dans ma tête.
J’ai réalisé que la poche des eaux était encore intacte. Je suis allée dans le bain vide pour tenter d’éviter un dégât sur le plancher. J’ai touché mon vagin.
La poche des eaux était juste là. En appuyant un peu, j’ai senti la tête de mon bébé.
— C’est ta tête. Tu es là! Tu vas naître!
J’ai tout de suite pensé que Steph ne pourrait pas attraper le bébé si j’avais besoin de lui à cet endroit. Je suis donc retournée dans la chambre et j’ai étendu sur le plancher les draps prévus pour la naissance.
Steph était parti.
J’étais seule devant la naissance imminente.
Je savais que certains bébés naissaient dans leur poche intacte. Que c’était rare, mais physiologique. Que les mères savaient instinctivement quoi faire.
Mais mon cerveau rationnel ne comprenait toujours pas comment et quand le placenta allait naître si mon bébé arrivait dans ses membranes. La naissance du placenta et les saignements faisaient partie de mes plus grandes préoccupations liées à l’accouchement non assisté.
J’avais peur de ne pas savoir quoi faire.
Alors, avec mes ongles, j’ai rompu mes membranes.
Steph est arrivé à ce moment-là. Je lui ai dit que les eaux étaient rompues et je lui ai demandé si le liquide était clair. Nous nous étions entendus pour appeler l’ambulance en présence de liquide méconial.
Le liquide était clair.
Il m’a demandé :
— Est-ce que ça a crevé tout seul?
Je n’ai pas répondu.
J’avais été interventionniste dans mon propre accouchement à la maison.
Je m’en suis longtemps voulu. J’ai longtemps imaginé comment la suite se serait déroulée si je ne l’avais pas fait.
Aujourd’hui, je comprends que je n’étais pas préparée à une naissance coiffée. J’aurais peut-être pu m’y abandonner, mais à cet instant-là, elle m’a fait peur. J’ai rompu mes membranes pour éliminer cette peur et pouvoir replonger dans la naissance.
Steph était revenu.
Les enfants étaient partis au parc.
Les eaux étaient rompues.
Le plancher était protégé.
Je me suis agenouillée au sol et je me suis appuyée sur le lit pour me reposer.
J’ai flotté un instant dans cet espace.
Mon bébé s’en venait.
La marée
Au retour de la première contraction, j’ai su que la naissance était très proche.
J’ai senti une forte pression dans mes fesses. Mon bébé avançait. Sa tête traversait mon col et se rapprochait de mon périnée.
Je respirais, mais j’étais en alerte.
Je me retrouvais face aux deux moments de l’accouchement non assisté que je trouvais les plus critiques, ceux qui, dans ma tête, pouvaient mal finir.
Il ne fallait pas que mon périnée cicatriciel déchire trop, pour ne pas devoir aller à l’hôpital pour une réparation.
Et il fallait que mon placenta naisse, sans trop de saignements.
À chaque contraction, mon bébé avançait.
À chaque contraction, je me rapprochais de ces deux peurs.
Je continuais de respirer.
De souffler ces peurs hors de moi.
De toute façon, il était trop tard pour reculer.
Il fallait plonger.
J’allais le faire.
Mon bébé allait le faire.
Mon périnée allait le faire.
Nous étions faits pour ça.
L'émergence
Cette phase de mon accouchement m’a longtemps hantée.
Pendant des jours, c’était à peu près le seul souvenir qui revenait en boucle.
J’étais surprise, dépassée, un peu traumatisée par ce moment. Je ne comprenais pas pourquoi, à mon quatrième accouchement, je vivais cela pour la première fois.
J’ai longtemps résisté à écrire ce récit juste pour ne pas avoir à reparler de la poussée.
Aujourd’hui, je sais que j’ai été fragmentée par la douleur de ce moment.
Et j’accepte de le guérir.
De lui laisser sa place glorieuse dans l’histoire.
La tête a atteint le périnée.
J’ai reconnu la sensation de brûlure à la vulve.
Je me suis rappelé la naissance de Charlotte. La sage-femme m’avait dit qu’à partir de là, ça brûlerait jusqu’à la fin. Mais Charlotte était sortie tellement vite que je n’avais presque pas eu le temps de ressentir cette brûlure.
J’avais oublié.
La sensation.
Les mots de la sage-femme.
Quand la contraction suivante est arrivée, ma vulve s’est étirée. Mon périnée aussi.
Ça poussait.
Fort.
J’essayais de retenir cette envie de pousser.
Je voulais que mon bébé naisse doucement.
Qu’il laisse à mon périnée le temps de s’étirer.
Je me suis alors heurtée à mes propres contradictions.
Je voulais que mon bébé naisse pour que la douleur s’arrête.
Mais je voulais aussi qu’il naisse lentement.
Et cela signifiait avoir mal plus longtemps.
Je me souviens avoir regardé mon dessin de l’anneau de feu.
J’avais toujours cru que c’était une image.
Je découvrais que c’était une sensation.
J’avais réellement l’impression d’être assise sur un feu.
Pendant cette interminable contraction, je me répétais :
— Souffle, Marie.
— Doucement.
— Laisse ton périnée s’étirer.
— Doucement…
— Doucement…
La contraction est partie.
Mais pas la douleur.
Pas cette fois.
Je vivais un couronnement, une première en quatre accouchements.
J’avais toujours expulsé mes bébés avec force dès le début de la poussée.
Cette fois, je ne poussais pas.
Je laissais mon bébé naître.
Je faisais confiance au rythme de nos corps.
À leur sagesse.
Cette pause permettait à mon bébé de s’oxygéner.
Mais, moi, je commençais à paniquer.
Cette pause n’en était pas une.
J’essayais de souffler l’anneau de feu.
Je me répétais que j’étais faite pour ça.
Mais, en vérité…
Je paniquais.
La contraction suivante est arrivée.
Je perdais pied.
Je criais.
Steph était derrière moi.
Je l’entends encore me dire :
— Ton périnée est fait pour ça.
— Laisse-le s’étirer.
— Souffle doucement.
Lui, il avait le gros plan sur toute la scène.
Sa voix m’a redonné juste assez de calme pour continuer.
Au sommet de la contraction…
J’ai entendu — ou ressenti, ou les deux :
Crac.
Mon périnée cicatriciel venait d’être vaincu.
J’ai dit :
— Ça déchire!
Comme si tous mes efforts avaient été vains.
Comme si j’endurais cette douleur pour rien.
Steph m’a répété :
— Ton périnée est fait pour ça. Laisse-le s’étirer.
Sa voix, cette fois, était différente.
Un peu plus nerveuse.
Il assistait à tout un spectacle.
J’ai continué de souffler doucement mon bébé hors de moi.
Après la contraction, la douleur était toujours là.
Toujours plus insupportable.
J’ai voulu trouver le courage de continuer.
J’ai touché la tête de mon bébé.
Pour la première fois en quatre accouchements.
Elle était là.
Elle allait naître d’un instant à l’autre.
Encore aujourd’hui, les émotions remontent avec la même intensité.
L’extrême douleur.
L’extrême joie de rencontrer mon bébé.
Deux émotions si immenses qu’il semble impossible qu’elles puissent coexister dans un même corps.
Et pourtant.
Puis, j’ai senti sa tête tourner sous ma main.
Son corps pivoter dans mon bassin.
Sur le moment, je ne comprenais pas ce qui se passait.
J’avais tellement mal que je ne réalisais même pas que sa tête était sortie.
Je pleurais.
Je criais.
J’implorais mon bébé de naître.
Je n’en pouvais plus.
J’ai dit à Steph de se préparer.
Qu’à la prochaine contraction, je pousserais.
Que je ne pouvais plus continuer.
Je pensais abandonner.
Je croyais avoir soufflé doucement toute cette émergence pour rien.
Je croyais accepter de pousser mon bébé comme les autres fois.
Aujourd’hui, je comprends que mon mental me trompait.
À la contraction précédente, j’avais déjà soufflé la tête de mon bébé.
Elle venait de faire sa rotation.
Et mon corps savait déjà que, à la prochaine contraction, son corps serait prêt à naître.
La contraction est arrivée.
Le réflexe d’expulsion aussi.
Je me suis permis de pousser.
Mon bébé est née.
Je l’ai entendue pousser un tout petit cri.
Pas pleurer.
Juste assez pour me dire qu’elle était bien vivante.
La douleur s’est dissipée.
Mais, moi…
J’étais encore très loin dans mon vortex.

Le retour
Au loin, j’entendais Steph me parler.
Il était heureux. Fier. Extatique.
Je ne sais plus exactement ce qu’il disait.
J’étais sous le choc.
Je me souviens seulement lui avoir dit :
— Laisse-moi revenir.
Je fixais le vide.
J’intégrais.
Je revenais.
Je le savais.
Je ne pensais même pas encore à mon bébé.
Je ne sais pas combien de temps ça a pris.
Puis, j’ai fini par la prendre dans mes bras.
La connaissance
J’ai pris mon bébé dans un drôle de mélange d’émotions.
La joie. La douleur. La stupeur. Le choc. L’inquiétude. La peur.
J’étais heureuse de la voir.
Mais je savais aussi qu’il fallait surveiller les saignements.
Et je pensais déjà à mon placenta qui devait naître.
Aujourd’hui, je réalise que j’ai probablement sécrété beaucoup d’adrénaline, et moins d’ocytocine que je ne l’aurais souhaité.
Quand j’ai pris conscience de toutes ces préoccupations, je me suis rappelé que mon utérus avait besoin d’ocytocine pour faire naître mon placenta.
Alors je me suis recentrée sur mon bébé.
Je l’ai regardée. Pour la première fois. Vraiment.
J’ai regardé Steph. Je lui ai dit :
— On l’a fait.
J’ai serré mon bébé contre moi.
Je l’ai embrassée.
Steph nous enveloppait.
On s’aimait.
Le temps était suspendu.
Puis j’ai découvert son sexe.
C’était une fille!
Ma petite Magali!
L’achèvement
Une première contraction m’a rappelé que mon accouchement n’était pas terminé.
J’avais tellement visualisé cette contraction pour m’en servir comme rappel que l’ancrage a fonctionné. Je suis sortie de ma bulle d’amour pour me concentrer sur cette dernière étape de la naissance.
Celle que je n’avais encore jamais faite moi-même.
Celle qui pouvait mal tourner et nécessiter des soins hospitaliers en quelques minutes, alors que nous étions loin de l’hôpital.
Celle autour de laquelle on avait si bien réussi à me faire peur, surtout pour un quatrième bébé.
Celle qui pouvait me coûter la vie.
Mais mon corps était fait pour ça. Je le savais.
C’était l’histoire de l’humanité : survivre à la naissance de son placenta.
J’ai senti un saignement s’écouler, me confirmant que mon placenta s’était décollé.
Je ne savais pas trop comment me positionner. On tâtonnait un peu avec le bébé et le cordon qui le reliait encore à mon vagin.
J’ai donné le bébé à Steph.
Il m’a donné le bol prévu pour le placenta.
La contraction est arrivée.
J’ai soufflé mon placenta en poussant doucement.
J’ai attrapé le cordon pour encourager sa sortie et éviter qu’il ne reste coincé dans le col — une vieille mémoire de la naissance d’Abi. Le cordon était glissant.
La contraction n’était pas terminée.
J’ai repris mon souffle.
J’ai attrapé fermement le cordon.
Et j’ai sorti mon placenta dans un grand splash.
J’ai poussé le bol.
Je me suis assise par terre.
Voilà.
Je l’avais fait.
J’avais complété mon enfantement.
J’avais mis au monde mon bébé et le placenta qui venait avec elle.
Le miracle avait eu lieu, chez moi, dans la douceur de ma maison, sans aucune intervention invasive ou indésirée.
I am a fuckin’ goddess!
J’ai demandé à Steph de surveiller les saignements et de lire la feuille de prévention et de surveillance de l’hémorragie postpartum affichée sur le mur de la chambre.
J’ai senti à nouveau du sang s’écouler.
On a vérifié. On ne savait pas trop comment en estimer la quantité.
J’ai demandé la teinture mère de bourse-à-pasteur que nous avions achetée pour l’hémorragie. J’en ai mis sous ma langue.
Je n’ai pas resaigné.
La communion
Par la fenêtre, nous avons entendu les enfants revenir du parc avec ma mère.
Le timing était parfait. Toujours.
Je me suis installée dans le lit avec mon bébé et son bol de placenta.
Steph a tassé dans un coin les draps souillés qui couvraient le plancher.
La chambre avait l’air propre.
Haha!
Les enfants sont entrés dans la maison.
On leur a confirmé qu’ils pouvaient monter.
Ils sont entrés dans la chambre avec empressement, mais avec une douceur et un calme mémorables.
Ils ont découvert leur sœur avec une joie immense.
Nous étions une famille de six.
Pour le reste de la journée :
j’ai allaité;
j’ai mangé;
j’ai validé — ou inventé — l’heure de naissance;
je me suis lavée;
j’ai fait le rituel du placenta lotus;
j’ai collé mes bébés.
Le tissage
Dans les jours qui ont suivi, je pensais souvent à la douleur de la poussée.
Quand je regardais le vortex sur le mur, je ne voyais plus que l’émergence.
J’ai même dû retirer mon dessin de l’anneau de feu accroché près du lit.
Trois mois après la naissance, Caro est venue à la maison pour mon rituel postnatal.
Elle a préparé une tisane pour le bain pendant que nous nous installions dans ma chambre de naissance, entourées de bougies, de cristaux, de sauge et d’une broderie représentant un utérus.
Elle m’a écoutée.
Je lui ai raconté comment j’allais.
Comment nous nous adaptions à notre vie à six.
Comment le départ de ma mère, après trois semaines, avait été intense.
Comment Steph avait pris soin de moi.
Malgré quatre enfants, c’était le postnatal où je m’étais le plus reposée, où j’avais le plus pris soin de moi, où j’avais le plus collé mon bébé.
Je lui ai reparlé de la poussée.
De la surprise. Du choc. De cette douleur qui m’avait complètement déstabilisée.
Je lui ai demandé comment c’était possible après trois accouchements vaginaux.
Elle m’a répondu que certaines femmes étaient fragmentées au sommet, d’autres à l’émergence.
Que, malgré toute la préparation prénatale, il arrivait qu’on se laisse submerger.
Que nous ne choisissions pas la position de notre bébé.
Et que, désormais, cela n’avait plus d’importance.
Peut-être que j’aurais pu pousser davantage.
Peut-être que j’aurais pu souffler plus longtemps.
Mais nous ne pouvions plus rien y changer.
Il ne restait qu’à tisser l’histoire.
Caro avait préparé le bain.
Je m’y suis installée et j’ai écouté la méditation de Karine pour refermer le vortex.
C’était doux.
Puis je suis entrée dans la chambre où Caro avait installé sept foulards sur le lit.
Je me suis allongée.
Elle m’a massée.
Puis elle a resserré les foulards, un à un, en commençant par ma tête.
Je revoyais mon accouchement.
Mais, cette fois, à travers tous ses moments lumineux :
la première contraction avec Vic;
l’installation de mon espace sacré;
la sieste collée avec Steph;
les suspensions;
la musique;
mes enfants qui venaient me voir et me coller;
les pauses;
les endorphines;
les sourires;
les chants;
la danse;
le sommet;
la tête qui fait sa rotation;
la rencontre;
la naissance du placenta;
l’arrivée des enfants.
À la fin du rituel de fermeture, j’ai réalisé que, chaque fois que je repensais à mon accouchement, je ne revoyais que les moments de doute, de peur et de douleur.
Ce rituel venait de me rendre tous les souvenirs lumineux de cette naissance absolument parfaite.
Quand tout a été terminé, Caro a fait chanter son bol tibétain.
Puis Steph est entré dans la maison avec Magali.
Il a demandé s’il pouvait monter.
Le timing était parfait.
Je venais de revivre mon accouchement dans toute sa splendeur, sa puissance et sa magie. J’étais prête à rencontrer Magali une nouvelle première fois.
Je suis allée l’accueillir en haut des marches.
Je l’ai prise dans mes bras.
Serrée contre mon cœur.
Et j’ai pleuré.
— Allô, mon bébé… Allô.
J’ai senti que nos âmes se rencontraient enfin.
Pour la première fois.
Dans la matière.
Le post-natal
La naissance de Magali ne s’est pas terminée avec celle de son placenta.
Il y a eu les premières heures, le peau à peau, l’allaitement en tandem, les nuits avec Abi, les repas savoureux déposés près du lit, les bains de siège, les larmes, le repos, le sang offert à la terre, le rituel quotidien du placenta Lotus, le cordon que nous avons brûlé à trois jours de vie.
Il y a eu aussi les appels de l’hôpital, la menace de nous dénoncer à la DPJ, les inquiétudes, la douleur et tout ce que nous avons dû défendre pour vivre ce postnatal à notre manière.
Mais surtout, il y a eu l’ocytocine.
La lenteur.
Les corps collés.
L’amour immense qui circulait dans notre maison.
J’avais voulu raconter ce postnatal, parce qu’il était lui aussi puissant, bouleversant et rempli de clés vers notre liberté.
Je ne l’ai finalement jamais écrit.
Il m’en reste ces images.
Note au lecteur
Les intertitres de ce récit (L'embarcation, Le voile, Entre les mondes...) sont inspirés du modèle du Vortex de la naissance, développé par Karine Langlois (Quantik Mama). Ce langage, qui décrit l'expérience vécue de l'enfantement physiologique, a profondément influencé ma compréhension de ma propre naissance. Si ce sujet vous interpelle, je vous invite à découvrir son livret gratuit sur le Vortex de la naissance.



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