Et s’ils n’étaient pas « en retard », mais en train d’apprendre autre chose?
- MariePier BT
- 14 mai
- 3 min de lecture
Ce texte est le deuxième d’une série de trois réflexions autour de notre choix d’éducation libre. Après avoir partagé mon regard d’ancienne orthophoniste scolaire, j’avais envie d’aborder une question plus vulnérable : celle du « retard » scolaire, et de ce qui s’apprend quand on cesse de mesurer l’enfance uniquement avec les repères du programme.
Un jour, nous sommes partis.
Six mois.
Et pendant que tout le monde nous mettait en garde contre les dangers de faire manquer six mois d’école à des enfants, moi, je voyais autre chose.
On nous parlait de retard académique.
De rattrapage au retour.
De possibles reprises d’année.
De perte des amis.
Moi, je voyais une opportunité d’apprentissage incroyable.
Une nouvelle culture.
Une nouvelle langue.
Des capacités d’adaptation.
Des défis concrets.
Des apprentissages utiles à la vraie vie.
Tout ça avait beaucoup plus de sens pour moi que de passer des heures, le soir, à tenter de leur faire comprendre l’accord des participes passés.
Non pas que l’orthographe n’ait pas d’importance.
Non pas que les apprentissages scolaires ne comptent pas.
Mais parce que je me répétais de plus en plus souvent une question qu'une gestionnaire avait osé poser pendant la pandémie : Et si les savoirs essentiels n'étaient pas ceux du programme?
Non seulement l’expérience de voyage en soi était riche, mais nous avons aussi pu voir d’autres modèles d’école. Des milieux moins rigides, axés sur différentes compétences, plus respectueux de chaque enfants, réellement inclusifs.
Nous avons vu nos enfants apprendre en observant la nature.
En passant des journées entières en plein air.
En jouant.
En explorant.
En posant des questions.
En vivant.
Comme je connaissais le contenu du Programme de formation de l’école québécoise, je pouvais faire les liens. Je pouvais voir les différents contenus, les compétences, les notions. Mais elles n’arrivaient jamais dans un cahier, ni au moment prévu par une planification annuelle.
Elles arrivaient par l’exploration.
Par le jeu.
Par la découverte.
Par le réel.
Je n’ai jamais compris pourquoi on faisait l’exercice « ça flotte ou ça coule » dans un livre, plutôt qu’avec un bac d’eau et des objets variés.
Et je n’ai jamais compris pourquoi on réduisait si souvent la compétence “communiquer oralement” à un exposé oral devant le groupe, préparé, cadré et évalué, alors que la communication orale se vit partout, tout le temps.
Elle se vit dans une demande formulée à un adulte, dans une négociation entre enfants, dans une question posée dans une autre langue. Elle se vit dans une émotion qu’on tente de nommer, dans une histoire racontée spontanément, dans une incompréhension qu’on essaie de réparer, dans une relation qu’on apprend à construire.
Comme orthophoniste scolaire, j’ai passé des années à défendre cette idée : la communication n’est pas une performance ponctuelle. C’est une compétence vivante, relationnelle et quotidienne.
Quand nous sommes revenus au bout de six mois, mes enfants sont retournés à l’école.
Sauf une, pour qui c’était devenu trop anxiogène.
Crises d’angoisse tous les matins.
Protocole de désensibilisation progressive.
Liste d’attente pour avoir des services pour la soutenir.
Ces quelques mois ont suffi à me convaincre pour de bon que ce n’était plus ce que je souhaitais pour mes enfants.
Je sais que le mot “retard” fait peur.
Je sais qu’il déclenche quelque chose.
Surtout quand on parle d’enfants.
Surtout quand on parle d’école.
Mais plus j’avance, plus je me demande ce qu’on mesure vraiment quand on parle de retard.
Est-ce qu’on parle d’un enfant qui n’est pas là où le programme aimerait qu’il soit?
Ou d’un enfant qui apprend autre chose, autrement, ailleurs, à un autre rythme?
Quand je regarde mes enfants aujourd’hui, je peux dire, comme ancienne orthophoniste scolaire, qu’ils ont du retard dans la maîtrise de l’orthographe française.
Mais ça, ils ont toute la vie devant eux pour l’apprendre.
Ils ont aussi de l’avance, sur bien des adultes, j’oserais dire, dans la maîtrise des langues, dans leur compréhension du monde, dans leurs connaissances en géopolitique et en philosophie, dans leur connaissance d’eux-mêmes et dans leurs capacités d’adaptation.
Et ça, ce n’est pas rien.
Peut-être qu’ils ne sont pas toujours “à niveau”.
Mais ils sont en train d’apprendre à vivre.
Et plus je les observe, plus je me dis que ce n’est pas un apprentissage secondaire.
Dans le dernier texte de cette série, je poursuis cette réflexion à travers le vivant, le voyage et le quotidien : tout ce qui s’apprend quand le monde devient un terrain d’observation, d’adaptation et de rencontres.













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