Dans le ventre de la Terre-Mère, mes enfants ont été libres d’être des enfants
- MariePier BT
- 11 juil.
- 11 min de lecture
Quand nous sommes arrivés, il faisait beau et chaud.
Le feu était déjà allumé. Sous les braises chauffaient les pierres volcaniques que l’on appelle les grands-mères, les abuelas.
À l’ombre, une table avait été installée pour les enfants, avec des crayons, des cartons et de la pâte à modeler. Tranquillement, chacun a pris le temps d’arriver, de découvrir les lieux et d’entrer doucement dans l’énergie de la journée.
Nous avons commencé par installer le cercle sacré. Nous avons offert des fruits et des fleurs au divin, puis déposé des offrandes aux quatre directions. Les adultes et les enfants se sont ensuite rassemblés autour du cercle, unis, prêts à ouvrir la cérémonie.
Nous avons salué l’Est, là où tout commence. Là où le soleil se lève, où les idées naissent et où les projets prennent forme.
Nous avons salué l’Ouest, là où le soleil se couche, où l’énergie redescend et où le lâcher-prise s’impose.
Puis le Sud : le soleil de midi, la chaleur, le feu, la force, la fougue et le courage d’aller de l’avant.
Et enfin le Nord : le repos, la sagesse, la mort symbolique. L’endroit où chaque journée meurt pour pouvoir renaître le lendemain.
J’observais mes enfants.
Ils étaient attentifs. Ils imitaient les adultes, comprenaient ce qu’ils pouvaient comprendre et ressentaient probablement bien davantage que ce qu’ils auraient pu expliquer.
Mon bébé d’un an s’est agenouillé pour poser ses mains sur la terre lorsque tout le monde l’a fait. Il imitait un geste dont il ne pouvait pas encore saisir tout le sens. Mais ce geste faisait désormais partie de ses expériences. Il entrait dans son corps, dans sa mémoire, dans sa façon de découvrir le monde.
« Tu peux être toi-même ici »
Nous nous sommes ensuite séparés en deux groupes.
Les enfants sont restés à l’ombre, accompagnés d’un maître prêt à les accueillir avec douceur et conscience pendant l’absence de leurs parents.
Ils allaient apprendre à reconnaître plus précisément leurs émotions, à illustrer leurs pensées et, s’ils le souhaitaient, à les partager. Ils allaient aussi pouvoir simplement jouer et être, parce que c’est aussi ce que font les enfants.
Ils prépareraient également une chanson pour leur propre temazcal, qui viendrait plus tard.
Ma belle Charlotte, timide et réservée, a refusé de s’asseoir dans le cercle. C’est une réaction que je connais bien chez elle lorsqu’elle arrive dans un nouvel endroit, entourée de nouvelles personnes.
Ce qui était moins habituel, c’était la réaction de l’adulte devant elle.
Il lui a simplement répondu :
« Quand tu seras prête, et si tu en as envie, je te respecte. Tu peux être toi-même ici. »
Il n’a pas insisté.
Il n’a pas essayé de la convaincre en lui répétant à quel point ce serait amusant ou important qu’elle participe.
Il n’a pas transformé son refus en problème à régler.
Il lui a offert du temps, de l’espace et du respect.
Déjà là, une première prise de conscience s’installait en moi.
Entrer dans le ventre de la Terre
De l’autre côté, les adultes se préparaient à entrer dans le temazcal, leur offrande à la main.
Nous avons été purifiés par la fumée du copal. Chacun a nommé son intention au feu avant d’y déposer son offrande.
Pour ceux qui n’en ont jamais vu, ce temazcal est une structure de béton en forme de dôme, avec une porte très basse. Il représente le ventre de la Terre-Mère.
On y entre à genoux, en demandant la permission.
À l’intérieur, il fait d’abord froid et sombre. On distingue difficilement les autres personnes assises autour de nous.
Lorsque tout le monde a pris place, les abuelitas, les pierres volcaniques chauffées dans le feu sacré, sont entrées une à une. Nous les avons accueillies en chantant, au son du tambour. Nous leur avons confié des intentions d’amour, de force, de joie, de gratitude et de résilience.
Lorsque les treize premières pierres ont été déposées au centre, la porte s’est refermée.
Nous sommes entrés dans l’obscurité totale.
À l’intérieur du temazcal. À l’intérieur de nous-mêmes.
Le rouge incandescent des pierres était le seul endroit où poser notre regard.
La guide a trempé des branches couvertes de feuilles dans une chaudière remplie d’une infusion d’herbes sacrées, puis elle a commencé à arroser les pierres.
L’odeur était enivrante. La vapeur s’est élevée. La chaleur aussi.
Plus elle versait de liquide sur les pierres, plus la chaleur devenait intense.
La guide nous partageait des enseignements et des chants. Elle nous invitait à visualiser certains lieux, à réfléchir, à rencontrer ce qui demandait à être vu ou guéri.
Le temazcal se traverse en quatre portes, associées aux quatre directions. Chacune est consacrée à un thème, une énergie et une intention particulière.
Entre les portes, on ouvre l’entrée. De nouvelles pierres brûlantes et du thé sont apportés. Un peu d’air et de lumière pénètre aussi dans le dôme, ce qui n’est vraiment pas de refus.
Puis la porte se referme.
Le voyage recommence.
À la rencontre de nos guides, peut-être.
Mais surtout à notre propre rencontre.
Dans cette obscurité et cette chaleur parfois presque insoutenables, je me retrouve si profondément à l’intérieur de moi-même que je perds parfois le fil des enseignements transmis.
Je plonge.
Des souvenirs remontent. Des prises de conscience émergent.
Certaines choses demandent à être regardées. D’autres sont prêtes à partir.
La puissante médecine de la chaleur enveloppante des grands-mères et de l’eau me permet de suer ce que je n’ai plus besoin de porter.
Ce n’était pas la première fois que j’entrais dans un temazcal. J’aime profondément cette médecine.
Je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion d’entrer dans une hutte de sudation avec nos amis innus, mais cette médecine existe aussi en Amérique du Nord, chez différents peuples autochtones, notamment sous les noms de sweat lodge, tente à suer ou hutte de sudation.
Sortir et renaître
Après la quatrième porte, nous sommes sortis du temazcal.
On nous a aspergés d’une eau froide infusée de rose et de miel.
Après la chaleur, l’obscurité et l’intensité de l’expérience, cette eau froide fait un bien indescriptible. Elle saisit le corps et nous rappelle immédiatement que nous sommes vivants.
C’est comme une renaissance.
Un nouveau premier souffle après être sortis du ventre de la Terre-Mère.
Mes enfants nous observaient avec impatience. Ils attendaient maintenant leur tour d’entrer.
Leur seule véritable inquiétude concernait la douche froide à la sortie. Ils ne voulaient pas se faire asperger.
« On ne force personne à rien ici », ai-je pu leur répondre avec assurance.
Et je savais que c’était vrai.
Le temazcal des enfants
Pour eux, c’était une première expérience.
J’ai été surprise de les voir entrer avec autant de confiance, malgré l’espace étroit et la noirceur. Nous nous sommes assis près les uns des autres. J’étais entourée de mes cinq enfants, même le bébé, accompagnée des autres familles présentes.
Avec les enfants, la porte reste entrouverte. L’obscurité n’est donc pas complète. Leurs regards parfois incertains peuvent retrouver la sécurité dans le visage de leurs parents.
On ne fait pas entrer de nouvelles pierres non plus. Celles qui ont accompagné les adultes pendant les quatre portes sont encore bien assez chaudes pour réchauffer leurs petits corps.
Chacun des enfants avait un instrument dans les mains. Nous avons chanté. Mon bébé, Samaël, était probablement le plus participatif de tous. Très sérieux, il marquait le rythme avec son maracas.
La guide a arrosé doucement les abuelitas et la vapeur a commencé à monter.
Après moins d’une minute, mon beau grand Victor, les joues déjà toutes rouges, m’a demandé de sortir. Je l’ai rassuré. Je lui ai proposé de rester encore un peu.
Une ou deux minutes plus tard, mes deux grandes filles ont commencé à sentir la sueur perler sur leur visage. Elles étaient émerveillées.
Victor, lui, a senti qu’il transpirait. Il n’aimait vraiment pas ça.
Je lui ai expliqué qu’il pouvait imaginer libérer, avec sa sueur, ses peurs, ses colères, ses peines et ses mauvais souvenirs. Que son corps pouvait laisser partir ce qu’il ne voulait plus garder. Je lui ai demandé s’il pensait pouvoir rester encore quelques minutes. Il a accepté. Il ne m’a plus demandé de sortir pendant le reste de son temazcal.
Parmi les enseignements offerts aux enfants, il y avait celui de la magie que nous portons à l’intérieur de nous. La guide les a invités à frotter leurs mains ensemble pour activer cette magie. Ensuite, avec leurs doigts, ils pouvaient la diriger vers une autre personne en lui envoyant une intention.
Nous avons d’abord appris la technique en envoyant de l’amour et de la joie à chacune des personnes présentes. Une à une, nous avons nommé chaque personne et dirigé notre intention vers elle.
Puis la guide a invité chaque enfant, à tour de rôle, à utiliser sa magie pour envoyer une intention à son parent. C’était magnifique. De mes enfants, j’ai reçu de la patience, du calme, du sommeil et du repos.
Ensuite, les parents ont envoyé à leur tour une intention magique à chacun de leurs enfants.
C’était tellement simple. Et tellement puissant.
Nous avons répété l’expérience pour une personne absente, puis pour une personne malade.
Nous avons terminé avec quelques chants avant de sortir.
Et là, à ma grande surprise, tous mes enfants se sont dirigés avec empressement vers la douche froide qu’ils avaient pourtant refusée quelques minutes plus tôt.
Ils rayonnaient.
J’étais profondément émue de les regarder.
« Quand j’en aurai besoin »
Le temazcal s’est terminé autour d’un repas partagé. Chacun avait apporté des collations ou des breuvages. Nous avons mangé tous ensemble après ce moment riche que nous venions de traverser. Nous étions unis par l’expérience, avec l’impression de nous connaître même si nous n’avions pas retenu le nom de tout le monde.
Sur le chemin du retour, Victor m’a dit :
« Finalement, j’ai aimé ça, le temazcal. Je pense que ça m’a fait du bien. Je n’y retournerais pas demain, mais quand j’en aurai besoin. »
Et c’est exactement ça.
Une puissante guérison, quelque part à l’intersection entre l’inconfort et la plus grande libération.
Le privilège d’une autre façon de vivre
J’ai flotté pendant quelques jours sur l’énergie de cette expérience. J’étais heureuse. Fière.
Profondément reconnaissante.
Je savourais le privilège que j’ai, et que j’offre à mes enfants, de côtoyer une autre culture. D’expérimenter d’autres traditions avec ouverture. D’explorer d’autres manières de comprendre l’humain, le soin, la communauté et le sacré.
Mon sentiment dépassait largement le simple fait d’être entrée dans le temazcal avec mes enfants. Il parlait de la richesse de la vie que nous avons choisi de leur offrir à travers nos décisions différentes, marginales et parfois complètement à contre-courant.
Puis, il y a eu un contre-coup.
Parce que pendant cette journée, mes enfants avaient été respectés. Ils avaient été libres d’être eux-mêmes. On les avait accompagnés pour qu’ils puissent ressentir leurs émotions et leur corps. On leur avait offert une tradition ancestrale qui guérit, enveloppe et soulage.
Et après avoir été témoin de toute cette douceur, ce qui m’a explosé au visage, c’est l’absence presque complète de ce genre d’accompagnement dans nos vies modernes.
La maturité que nous exigeons des enfants
Nous demandons aux enfants de faire preuve d’une maturité émotionnelle que nous sommes nous-mêmes souvent incapables d’atteindre.
Nous leur demandons d’arrêter de crier en leur criant après.
Nous leur demandons de rester calmes alors que nous nous impatientons dès que nous sommes fatigués, dépassés ou pressés.
Nous leur demandons de contrôler leurs impulsions pendant que nous réagissons impulsivement à leurs comportements.
Nous leur demandons d’exprimer leurs besoins avec maturité pendant que nous recevons leurs émotions comme des attaques personnelles.
Nous leur demandons de respecter les adultes, mais nous nous autorisons encore trop souvent à ne pas respecter leurs limites, leur rythme, leur corps ou leur consentement.
Nous exigeons d’eux qu’ils sachent se réguler alors que nous perdons nous-mêmes nos moyens devant leurs débordements.
Bien sûr, nous devenons adultes, puis parents, avec nos propres blessures.
Nous avons souvent été peu accompagnés nous-mêmes. Peu écoutés. Peu outillés.
Nous avons appris à ravaler nos émotions, à obéir, à ne pas déranger et à fonctionner malgré ce qui se passait en nous.
Puis nous avons eu des enfants.
Nous les aimons profondément, mais l’amour ne suffit pas toujours à interrompre ce qui nous a été transmis. Alors nous reproduisons.
Nous appelons cela être fermes.
Être autoritaires.
Leur apprendre à bien se comporter.
Prétendre le faire pour leur bien.
Et pendant ce temps, nous oublions leur immaturité naturelle et leur besoin d’être accompagnés.
Nous oublions que derrière un comportement se trouve un enfant qui ressent quelque chose avec un cerveau, un corps et un système nerveux encore en développement.
Nous oublions surtout qu’un enfant ne peut pas apprendre à s’apaiser uniquement parce qu’un adulte lui ordonne de le faire.
Il l’apprend dans la relation.
En étant accompagné.
En empruntant, encore et encore, le calme d’un adulte jusqu’à pouvoir construire le sien.
La brutalité devenue normale
La douceur du temazcal a mis en évidence la brutalité de plusieurs de nos modèles éducatifs.
Je pense à ces moments où l’on exige d’un enfant qu’il reste assis et silencieux alors que son petit corps a besoin de bouger et que sa tête déborde d’idées.
À ceux où on l’isole au moment exact où son système nerveux aurait besoin de corégulation et de la présence stable d’un adulte pour retrouver son calme.
À ceux où on punit un comportement sans chercher à comprendre ce qui l’a provoqué.
À ceux où un enfant dit non et où l’adulte insiste, argumente ou décide que son refus ne compte pas.
À ceux où l’on exige le respect en humiliant.
Où l’on enseigne le calme par la peur.
Où l’on impose l’obéissance plutôt que de construire la relation.
Le mot maltraitance dérange.
On l’associe aux gestes les plus graves, les plus visibles, les plus faciles à condamner.
Mais il existe aussi une violence ordinaire, banalisée et socialement acceptable.
Une violence parfois si profondément intégrée à nos manières d’éduquer qu’elle ne nous apparaît même plus comme de la violence.
Elle ne vient pas toujours de parents malveillants.
Elle vient souvent d’adultes blessés, épuisés et mal outillés, qui reproduisent ce qu’on leur a appris parce qu’ils n’ont jamais connu autre chose.
Mais le fait qu’une violence nous ait été transmise ne la rend pas moins violente.
Le fait qu’elle soit courante ne la rend pas acceptable.
Et le fait qu’elle soit exercée au nom de l’éducation ou pour le bien de l’enfant ne l’empêche pas de laisser des traces.
C’est précisément ce qui la rend systémique.
Parce qu’elle ne se trouve pas seulement dans quelques familles.
Elle est dans nos écoles, nos services de garde, nos institutions, nos façons de parler des enfants et notre conception même de l’autorité.
Elle est dans cette idée que l’adulte sait toujours mieux.
Que l’enfant doit obéir avant de comprendre.
Qu’il doit apprendre à s’adapter au monde tel qu’il est, même lorsque ce monde ne respecte ni son développement, ni ses besoins, ni sa dignité.
Elle est dans cette attente que l’enfant devienne rapidement silencieux, raisonnable, performant et pratique pour le monde adulte.
Et peut-être que la véritable immaturité ne se trouve pas toujours là où nous avons appris à la voir.
Semer une graine
J’ai eu la chance de croiser des éducatrices en or qui mettaient en place des initiatives pour enseigner l’autorégulation.
J’ai vu des groupes de parents conscients avoir des discussions courageuses et à contre-courant sur la manière de mieux accompagner les enfants.
Je sais que les choses bougent.
Mais au niveau social et systémique, la violence continue encore de se transmettre, avec une normalisation et une banalisation qui me troublent profondément.
Après le contre-coup, je suis revenue dans mon centre. Je suis revenue à ma famille. À ma joie de m’être éloignée de systèmes qui ne faisaient plus de sens pour nous. À la gratitude d’avoir pu offrir cette expérience à mes enfants.
Je ne peux pas changer le monde entier.
Je peux cependant choisir ce que je veux nourrir dans ma famille.
Je peux questionner ce qui m’a été transmis.
Je peux reconnaître mes propres réactions, apprendre à réparer et tenter d’accompagner mes enfants avec un peu plus de conscience.
Je peux leur offrir des expériences où ils sont respectés, entourés et libres d’être eux-mêmes.
J’ai choisi d’arrêter de porter sur mes épaules la responsabilité de changer le monde.
Mais j’ai tout de même choisi d’écrire cet article.
Pour semer une graine de conscience.
Et, à mon humble façon, contribuer peut-être à construire un monde un peu plus doux pour les enfants qui deviendront les adultes de demain.




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