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Que tous ceux qui aiment les devoirs lèvent le doigt

La rentrée scolaire rime, pour bien des familles, avec le retour de la période des devoirs et des leçons en fin de journée.


Comme orthophoniste scolaire, j’ai bien des raisons de croire que c’est une mauvaise pratique. Et aujourd’hui, j’ai eu envie de vous les exposer.


Pour permettre à cette réflexion d’avoir lieu collectivement. Pour arrêter de répéter machinalement une pratique archaïque. Et pour donner des arguments aux parents qui, comme moi, ont envie de s’opposer à cette exigence pour protéger l’espace de leurs enfants en dehors de l’école.


D’abord, je tiens à mentionner qu’il ne s’agit pas ici seulement d’une opinion personnelle, mais bien de constats issus des recherches en sciences de l’éducation et en psychologie du développement.


Premièrement, les recherches démontrent que les effets positifs des devoirs au primaire sont, au mieux, faibles et très variables. On est très loin de pouvoir affirmer que plus un enfant fait de devoirs, mieux il réussit.¹


Alors permettez-moi de poser la question qui me brûle les lèvres :

Pourquoi on s’inflige ça?


Bien avant de lire les études, je me demandais pourquoi ce ne sont pas les profs, les  “experts”, qui sont responsables de faire apprendre.


Pourquoi est-ce qu’une partie de cette responsabilité est transférée, chaque soir, aux parents, dont la scolarité, les connaissances, le temps disponible et le niveau d’énergie sont extrêmement variables?


Mais comme ma pratique professionnelle est auprès des élèves en difficulté, j’ai rapidement trouvé ça injuste pour eux de leur demander d’étirer la période d’apprentissage au-delà des heures de classe.


Déjà, les cinq à six heures d’école sont éprouvantes pour eux.


J’ai déjà parlé de ce que je pensais du système scolaire, de la façon dont il est fait et de l’impact que j’ai vu sur ces élèves, sur leur estime et leur motivation.


Ils passent leur journée à essayer d’atteindre des exigences souvent hors d’atteinte. À travailler plus fort que les autres pour des résultats moins bons. À accumuler les occasions de se sentir inadéquats, insuffisants, « pas bons ».


Et quand la cloche sonne?

On leur demande d’en refaire le soir.

Dans leur maison.

Avec leurs parents.

Alors qu’ils sont déjà épuisés.


Et encore une fois, c’est ce que dit la recherche.


Non seulement faire travailler les enfants le soir peut augmenter leur fatigue, leur stress et créer des tensions familiales², mais les devoirs peuvent aussi contribuer à accentuer l’écart entre les plus forts et les plus faibles.³


Les devoirs profitent surtout à ceux qui sont bons, qui ont bien appris, bien compris et qui ont des parents compétents, qui ont du temps et de l’énergie.


Bref, ceux qu’on voudrait justement aider à « rattraper » sont souvent ceux pour qui la période des devoirs coûte le plus cher.

En énergie.

En confiance.

En relations familiales.


Tout ça pour des bénéfices scolaires qui sont loin d’être aussi évidents qu’on aime le croire.


Mon point de vue a toujours été le suivant : si on leur demande de faire des efforts à l’école, si ce qui est valorisé le jour, c’est le travail cognitif, peut-on leur laisser un espace en fin de journée pour avoir le goût de faire autre chose?


Pour se sentir bons dans autre chose?

Du sport? Des arts? Ou juste aller au parc et rigoler avec des amis?


Amener un peu de légèreté dans cette enfance déjà bien lourde…


Mais non.


Encore aujourd’hui, bien des écoles exigent des périodes de devoirs et leçons alors qu’on sait désormais que celles-ci empiètent sur le sommeil, le jeu, la socialisation et la vie familiale.⁴


Et je sais qu’il y a des enseignants qui ont déjà fait ce chemin-là.

Des enseignants qui se forment, qui remettent leurs pratiques en question, qui ont cessé d’envoyer des listes de mots à « étudier » à la maison. Des classes avec très peu de devoirs. Des écoles qui ont carrément choisi de les abolir.


Je les célèbre.


Ce n’est pas eux que je dénonce ici. Au contraire : j’ai presque envie de les inviter à se joindre à moi.


Parce qu’ils savent eux aussi qu’on ne peut pas remettre entre les mains des parents une responsabilité pédagogique aussi complexe en supposant qu’ils sauront quoi faire. Les parents n’ont pas tous les mêmes connaissances, la même aisance avec l’écrit, le même temps ni les mêmes ressources.


Et surtout : ce n’est pas leur métier.


Mais ce n’est pas tout.


Parce que ce que je vois revenir année après année dans les sacs d’école, ce sont les fameux…


mots de vocabulaire.


Et depuis l’époque de l’école de rang, des études ont été faites.


On sait aujourd’hui que l’orthographe ne se résume pas à apprendre par cœur une liste de mots.


Et que dire de la dictée…

La fameuse dictée du vendredi matin.


Que j’ai toujours réussie.


Que mon fils a toujours échouée.


Et quand sa prof de quatrième année m’a dit qu’il devrait étudier plus, je me suis retenue à deux mains de ne pas lui répondre qu’elle devrait enseigner mieux.


Laissez-moi vous expliquer.


On sait aujourd’hui que l’enfant qui a une facilité à encoder l’orthographe des mots dans son lexique orthographique pourra facilement aller chercher dans son cerveau la bonne façon d’écrire le mot.


Pour lui, écrire un mot qu’il connaît, c’est facile. Automatique.


Celui pour qui le lien se fait plus difficilement n’aura pas accès aussi facilement à la bonne forme orthographique.


Souvent, même malgré les nombreuses périodes d’étude à la maison, il écrira le mot à tâtons.


Et c’est là que ça devient particulièrement problématique : chaque fois qu’il produit une forme erronée, cette mauvaise forme peut elle aussi laisser une trace mnésique dans son cerveau.


Autrement dit, on demande à l’enfant qui maîtrise le moins bien l’orthographe de pratiquer encore et encore une tâche dans laquelle il risque justement de mal écrire les mots qu’on voudrait qu’il apprenne à écrire correctement.


En plus de créer une charge cognitive énorme et du stress.

Écrire un mot qu’on ne connaît pas, en essayant plusieurs graphies au hasard, c’est non seulement difficile : ça peut renforcer la mauvaise trace.


Et c’est probablement une des choses qui me dérangent le plus dans la traditionnelle dictée : on pense faire pratiquer les élèves les plus faibles alors qu’on peut, dans certaines conditions, les faire pratiquer leurs erreurs.


Alors, on fait quoi pour que nos enfants écrivent bien?

Parce que oui, je crois à l’importance de la langue française bien écrite.


La bonne nouvelle, c’est qu’on a fait des avancées importantes en sciences cognitives, en psycholinguistique et en didactique de l’orthographe.


On sait désormais mieux comment le cerveau apprend et maîtrise l’orthographe : il faut privilégier un enseignement explicite et métacognitif fondé sur le développement de la vigilance orthographique, la morphologie dérivationnelle et flexionnelle, et des dispositifs de dictée innovante, comme la dictée 0 faute, qui empêchent justement de laisser l’enfant seul face à une forme dont il n’est pas certain et qui permettent de réfléchir sur la langue avant que l’erreur ne s’installe.⁵ ⁶


Vous avez rien compris?

PARFAIT!!!


C’est pas votre job de parents.

C’est la job de l’enseignant. Il est allé à l’université pour ça.


Alors quand il vous dira que votre enfant doit étudier plus pour réussir sa dictée…

vous avez ma bénédiction de le renvoyer faire ses devoirs!



Références :

  1. Cooper, H., Robinson, J. C., & Patall, E. A. (2006). Does Homework Improve Academic Achievement? A Synthesis of Research, 1987–2003.

  2. Trautwein, U. (2007). The homework-achievement relation: Reconsidering the role of homework time and homework effort. Journal of Educational Psychology.

  3. OCDE / PISA (2014/2015). Les devoirs entretiennent-ils les inégalités en matière d’éducation ? / Does Homework Perpetuate Inequities in Education?

  4. Science Media Centre (2024). Homework in primary school: data and evidence about its usefulness.

  5. Brissaud, C., & Cogis, D. (2011). Comment enseigner l’orthographe aujourd’hui ? Paris : Hatier.

  6. Nadeau, M., & Fisher, C. (2014). Expérimentation de pratiques innovantes, la dictée 0 faute et la phrase dictée du jour, et étude de leur impact sur la compétence orthographique des élèves. Rapport de recherche, Fonds de recherche du Québec.

 
 
 

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