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Qui a le droit de dire non?

Dernière mise à jour : 10 août

C’est une vieille réflexion. Une de celles qui me travaillent depuis longtemps et qui reviennent, encore et encore, au fil de mes expériences.


J’accorde une grande importance au consentement. Dans mon travail d’orthophoniste, j’ai toujours pris le temps de bien expliquer mes services à mes clients, afin qu’ils comprennent ce que je ferais, les limites de mon travail et qu’ils puissent y consentir. Même les enfants. Et leurs parents, bien sûr.


Je n’ai jamais imposé de plan d’intervention ou de traitement. J’ai toujours présenté les différentes options, pris le temps de les expliquer et tenu compte des préférences du client. Après tout, c’était son plan de traitement. Je voulais qu’il le comprenne, qu’il ait envie d’y participer.


Pour moi, quand je suis la cliente, c’est tout aussi important.


Mes suivis avec des sages-femmes m’en ont beaucoup appris. Aucun protocole obligatoire. Aucun examen imposé. On présente, on explique, on parle des études, des avantages, des risques, puis on laisse la mère décider.


Ça a semé les bases de mon approche du consentement éclairé.


Quand j’ai ensuite eu affaire à des médecins, des dentistes ou des pharmaciens, j’avais cette approche en tête. Quand on me présentait une solution unique à mon problème, j’avais mon set de questions prêt : quels sont les risques — parce qu’il y en a toujours? Quels sont les effets secondaires, et dans quelle proportion? Quelles sont les alternatives? Qu’arrive-t-il si on ne fait rien? Que dit la recherche? L’OMS? La SOGC?


Je crois que certains professionnels m’ont trouvée tannante. D’autres ont aimé discuter avec moi, réfléchir avec moi. Mais certains ne comprenaient tout simplement pas mes questions. Et d’autres, j’en suis convaincue, ne cherchaient plus vraiment à m’informer pour que je puisse choisir : ils cherchaient à me convaincre. On m’a parfois caché, minimisé ou présenté l’information de façon à m’amener vers la décision qu’on jugeait préférable pour moi. Et c’est précisément là, pour moi, que le consentement cesse d’être réellement éclairé.


Je n’ai pas toujours senti qu’on respectait mon système de valeurs, mes croyances. Le système a bien souvent un avis assez ferme sur chaque situation et peu d’ouverture à remettre en question ses propres a priori.


Mes expériences de grossesse et d’accouchement ont encore approfondi mes réflexions à ce sujet. Parce que la femme enceinte n’est pas malade. Elle n’a pas besoin d’être prise en charge ou soignée, encore moins sauvée.


J’ai pourtant vu des protocoles appliqués presque uniformément, alors qu’ils diffèrent parfois considérablement d’un pays à l’autre. J’ai vu des interventions, parfois non nécessaires au départ, en entraîner d’autres et faire entrer des femmes dans cette cascade d’interventions largement documentée en obstétrique.


Puis, au bout de la cascade, il reste parfois le récit d’un médecin qui a sauvé une mère ou son bébé. Et peut-être qu’à cet instant précis, il les a réellement sauvés. Mais quand on détricote l’histoire et qu’on remonte jusqu’au début, une autre question apparaît : comment en sommes-nous arrivés là? Quelles décisions ont précédé l’urgence? Quelles options avaient été présentées à la mère? Quels risques connaissait-elle? À quoi avait-elle réellement consenti?


Mais ma réflexion va plus loin.


J’en viens à me demander : quand est-ce qu’on nous apprend à consentir? À mettre nos limites? Et comment?


Parce que pour consentir réellement, il ne suffit pas de connaître le mot “non”. Encore faut-il avoir appris que notre non a de la valeur. Qu’il mérite d’être entendu. Qu’on a le droit de l’opposer à quelqu’un, même lorsque cette personne possède plus de savoir, plus de pouvoir ou plus d’autorité que nous. Et quand j’observe mes enfants — et surtout la manière dont nous éduquons collectivement les enfants — je me demande où, exactement, ils sont censés apprendre ça.


Je vous explique.


Il y a quelque temps, j’avais une discussion à ce sujet avec mes amies. Je leur parlais des cheveux de ma fille, autiste et hypersensible, qui refusait systématiquement qu’on les lui brosse.


Et moi, sa mère, je n’arrivais pas à la forcer.


On m’a dit : récompense-la. Donne-lui un privilège ou un bonbon si elle accepte.


On m’a aussi dit : distrais-la. Permets-lui d’écouter la télé ou ton téléphone pour détourner son attention de l’inconfort.


Mais quelque chose en moi résistait.


Et même si je sais que la comparaison est extrême, je ne pouvais m’empêcher de me dire : si elle ne veut pas faire l’amour à l’adolescence, est-ce acceptable que son petit ami lui offre une récompense si elle accepte?


NON!


Est-ce acceptable qu’il détourne son attention avec un film ou quelques shooters?


JAMAIS!


Pourtant, c’est ce que j’avais l’impression de faire pour parvenir à mes fins. J’avais l’impression, à plus petite échelle, de lui apprendre que j’avais le pouvoir sur son corps.


Je voulais qu’elle grandisse en sachant que son corps lui appartient. Que son inconfort compte. Que son non mérite d’être entendu.


Mais j’étais aussi sa mère. J’avais la responsabilité de prendre soin d’elle, parfois même lorsqu’elle refusait le soin. Et c’est précisément là que ça grichait en moi : comment lui apprendre que son non compte quand, parfois, je ne peux pas entièrement le respecter?


Cette réflexion continue de m’habiter dans mon rôle de mère.


Plus récemment, j’ai dit à mon bébé de venir changer sa couche. Il a un peu moins de deux ans et m’a répondu :


NON!


Classique.


Et cette fameuse réflexion sur le consentement des enfants est revenue.

Si je le force à changer sa couche, que je le couche au sol contre son gré, même s’il crie non, même s’il pleure, que je l’empêche de se retourner ou de s’enfuir et que je fais ça vite… qu’est-ce que je suis en train de faire?


Et une pensée me traverse : qu’est-ce qu’il comprend de cette scène?


Est-ce qu’il comprend que maman change sa couche parce que c’est nécessaire?


Ou est-ce qu’une toute petite partie de lui apprend aussi que lorsqu’un adulte décide que quelque chose doit être fait à son corps, son non n’a plus beaucoup de poids? Que l’adulte en position d’autorité peut décider pour lui, le forcer physiquement à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire, simplement parce qu’il juge que c’est nécessaire?


C’est comme si, dès la petite enfance, on apprenait aux enfants — qui deviendront des adolescents, puis des adultes — que leur voix ne compte pas face à l’autorité.


C’est fou, je sais. Complètement débile, peut-être. Mais mon cerveau a créé, bien malgré moi, un rapprochement avec une scène de viol. Même si je sais pertinemment que c’est très différent. Que, dans ce contexte, j’offre un soin nécessaire à mon bébé.


Mais l’image de lui, les fesses à l’air, criant non pendant que je le maintiens au sol, a déclenché cette association mentale. Elle était trop marquée dans mon esprit pour que je puisse simplement l’ignorer. Et, en toute honnêteté, je suis désolée d’imposer cette image à votre esprit.


Mais j’en viens à me demander si on nous a réellement appris un jour à dire non.


Si, un jour, on nous a dit que c’était notre droit. Que c’était important.


On passe notre enfance entourés d’adultes qui savent mieux. Le parent. Le professeur. Le médecin. Le prêtre. On nous apprend à écouter, à respecter, à obéir. Puis, quelque part en chemin, sans que je sache très bien quand, on s’attend à ce que nous devenions des adultes autonomes, capables de nous affirmer, de mettre nos limites et de reconnaître lorsqu’une personne en position d’autorité dépasse les bornes.


Mais quand avons-nous pratiqué?


Quand nous a-t-on appris que nous pouvions dire non au médecin? Au professeur? Au parent? Au patron?


Parce que pour pouvoir dire non, encore faut-il savoir qu’on en a le droit. Mais surtout, encore faut-il croire que notre non sera entendu.


Je ne prétends pas connaître la réponse.


Je sais bien que mon bébé a besoin qu’on change sa couche, même s’il n’aime pas ça. Je sais aussi qu’il n’a pas encore les capacités cognitives pour comprendre de longues explications sur l’importance de l’hygiène ou sur les risques et la douleur liés à l’érythème fessier.


Mais je cherche l’équilibre…


Peut-être qu’il existe un entre-deux où, au-delà des mots et des explications, il peut sentir que j’ai entendu son refus. Que je comprends sa résistance, que je la nomme pour lui, que je lui laisse du temps, que je l’accompagne avec plus de douceur à travers ce soin nécessaire dont il n’a pas envie.


Mais de mon point de vue, la ligne reste mince entre l’accompagner pendant que je le fais et le forcer à le faire.


Je cherche comment amener plus de respect de l’individu, de l’humain, même s’il n’a qu’un an. Comment l’accompagner dans l’inconfort lié au changement de couche plutôt que de le faire vite et par la force.


Et je continue de rêver à une société où les adultes, peu importe leur titre ou leur rang, considéreront l’opinion des enfants, leurs préférences, leur avis.


Une société où ces enfants deviendront des adultes capables de consentir librement, mais aussi de refuser. Des adultes qui sauront que leur non a de la valeur. Et qui apprendront, à leur tour, à leurs enfants que le leur en a aussi.

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